La deuxième édition d’un festival annuel à Sorel-Tracy qui présente la littérature sous toutes ses formes

Concours littéraire octobre 2018

3e Prix

Le troisième prix a été attribué à une lettre intitulée Marie.
Félicitations à Andréanne Lauzon (Montréal), autrice du texte.

Bonne lecture à toutes et tous!

 

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26 octobre 2018

Marie,

Tu ne me reconnaitrais pas.

Tu en rirais sûrement, de me voir aussi déracinée de moi, si loin, si follement loin de ce que j’ai été. Tu me prendrais par les épaules pour me secouer un bon coup, pour remettre en place les morceaux, peut-être, pour faire sonner le vide qui prend toute la place dans mon corps brisé et le chasser. Le chasser enfin.

La vérité, c’est que le soir où ta voiture a percuté ce cheval fou, Marie, te plongeant dans une mort tragique dont on ne se remet pas, je me suis laissée mourir, moi aussi. Je les ai laissés me mettre en terre.

Et me voilà, le corps recouvert de lichen, à vivre une non-vie dont je ne veux pas. Une vie qui ne me ressemble pas, où, pour toujours, il y aura quelque chose au fond de ma gorge qui m’entaille la peau et m’empêche de respirer à pleins poumons.

C’est trop. Ce n’est pas assez.

Un jour, pour toi, je partirai avec un maigre sac sur le dos. Je partirai malgré la neige ou le vent ou la pluie. Je marcherai des heures durant, des jours durant, en ne pensant à rien d’autre qu’aux craquelures sur la route. Parfois, mon regard se perdra dans les arbres qui se tiennent droit et debout pour y détailler une écorce nouvelle ou un plumage flamboyant. Parfois, mon regard se voilera, mais je marcherai.

Je verrai les routes à n’en plus finir et les fins du monde qui se créent à leurs abords. Je croiserai des champs à perte de vue et les bêtes qui y paissent sans peur au fond des yeux. Je verrai des montagnes de verdure ondoyante où je me laisserai parfois tomber, épuisée. Je me ferai l’esclave des grands vents et des soleils dévastateurs, ils feront mon chemin. Je les laisserai faire.

Mes jambes deviendront dures et solides, mes pieds se déferont dans mes chaussures. J’avancerai sans faille, sans jamais m’arrêter car plus rien ne m’attendra ailleurs. Le doute aura quitté mon esprit. Il n’y aura plus que mes pas, parfois lents, parfois vifs, mes pas douloureux qui s’enchaineront à l’infini.

Puis, un jour, un jour, j’arriverai au bout du pays, au bout de la route, dans une petite ville dont je ne connaitrai rien. L’air y sera froid et me brûlera les joues. Au loin, j’entendrai les vagues qui crieront mon nom dans un mouvement de ressac qui se brisera au cœur de mes tympans.

Sur les hautes pierres qui font face à l’océan, je serai là, à m’attendre. Et quand j’y arriverai enfin, je me prendrai dans mes bras pour ne plus jamais me laisser partir.

Un jour, Marie.
Bientôt, Marie, je me retrouverai.

Andrée